Au milieu du  XVIIIe siècle, à Bordeaux comme dans les autres villes du royaume, on entreprit  de se débarrasser du  carcan des remparts médiévaux et de les remplacer par des promenades, larges, ombragées d’arbres et bordées de maisons neuves. L’originalité de l’intendant  Tourny est d’avoir imaginé un plan cohérent concernant la muraille sur toute son étendue et  projeté un « tour de ville » complet. Cette entreprise exigeait de prendre en compte le problème des portes (à défaut de porte défensive désormais inutile il fallait maintenir les barrières d’octroi)  et des entrées de ville. Dans ce grand projet, la place Dauphine, aujourd’hui notre place Gambetta, apparaît comme une réalisation exemplaire.

En 1746, les jurats bordelais, à l’initiative de Tourny, décidèrent de démolir les vieilles portes Dijeaux  (qui fermait la rue du même nom) et Dauphine (à l’entrée du cours de l’Intendance). Si l’idée paraissait simple, la réalisation ne l’était pas. En effet, les deux portes ouvraient sur des terrains occupés seulement par quelques échoppes isolées, des jardins et un cimetière dépendant de la cathédrale Saint-André. Par ailleurs, dans cette zone mal définie aboutissaient de nombreuses voies urbaines ou rurales : à l’ouest les rues Porte-Dijeaux et le cours de l’Intendance, au sud les rues des Remparts, Bouffard et Dauphine (Docteur-Charles-Nancel-pénard), à l’est la Grande rue du Pont-Long (Georges-Bonnac) et la rue Judaïque et au nord la rue du Palais-Gallien et le grand cours Saint-Seurin (Georges-Clemenceau), neuf au total de largeur et de direction différentes. Enfin, les deux portes étaient très proches l’une de l’autre André Portier, collaborateur de Jacques Gabriel et architecte ordinaire de Tourny résolut le problème avec talent. Son idée originale fut de ne tracer qu’une seule place au lieu des deux attendues. Pour implanter la nouvelle porte Dijeaux dessinée en arc de triomphe,  il traça selon son habitude une place intérieure (très petite) ; pour la porte Dauphine, il plaça en retrait une grille, solution moderne qui permit de  fermer à bon compte le très large cours de l’Intendance tout en laissant la vue descendre jusqu’à la Garonne. Enfin, il aligna entre les différentes voies des séquences de façades programmées de manière à créer un espace ordonné qui à défaut de véritable régularité (la place est en réalité trapézoïdale) en donne l’illusion.

André Portier proposa également le dessin des maisons. L’étendue de l’espace le conduisit à adopter un modèle plus monumental que celui  choisi pour les places Tourny, d’Aquitaine ou des Capucins, sensiblement plus basses. De hautes arcades à refends abritent un rez-de-chaussée et un entresol ; au dessus, l’unique  étage d’habitation est surmonté d’un comble inscrit dans une toiture d’ardoise mansardé. L’uniformité de l’ensemble est atténuée par quelques pilastres à bossages qui soulignent le très léger avant-corps  de la façade est et par de discrètes sculptures : l’habituelle ronde des mascarons à la clé des arcades et pour les fenêtres des agrafes et des guirlandes de style rocaille. L’ensemble répond à merveille à l’esthétique de l’ordre chère à l’intendant Tourny  et à l’administration royale.

Aujourd’hui, rien ne laisse plus soupçonner que l’harmonie de la place a été obtenue au prix de grandes difficultés et d’une rare persévérance. En effet, ni Tourny, ni Portier ne virent leur place achevée. Les travaux commencés dans les années 1746 par le maître maçon Michel Voisin durèrent quarante ans. Les premières maisons construites sont celles qui encadrent la porte Dijeaux. Sur le côté sud s’établirent d’abord des artisans aisés, sculpteurs, plâtriers, marbriers, menuisiers. Puis les adjudications trainèrent jusqu’en 1774. Pour encourager les acquéreurs la ville fit construire des façades en attente. Des notables finirent par se laisser tenter et s’établirent sur le grand côté ouest. On  laissa en attente la partie centrale du côté est dans l’intention d’y édifier une fontaine. Finalement, il  fallut y renoncer et ce n’est qu’en 1857 que cette dernière parcelle (qui pendant avait abrité le local de la guillotine) fut enfin bâtie mettant un point final à la longue aventure de la construction de la place. Le miracle est que jamais on n’osa remettre en cause le projet initial.

Depuis, la place s’est enrichie du jardin central aménagé en 1868-1869 par l’ingénieur municipal Lancelin sur le projet d’Eugène Bülher. Ce grand paysagiste imposa à Bordeaux, comme c’était le cas dans le Paris du baron Haussmann, la mode des jardins anglais. Les très beaux arbres, le petit lac traversé par un pont de style rocaille pour respecter le caractère de  la place,  les pelouses aux contours arrondis, les massifs fleuris constituent comme pour les squares londonien un havre de verdure et de couleurs Il apportait, lorsqu’il était facilement accessible et à l’abri des nuisances sonores, une respiration végétale qui atténue la régularité un peu rigide des façades de Tourny.

Par sa situation centrale, son ampleur, l’harmonie de ses demeures inscrites à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques,  la place dédiée à Gambetta depuis 1883, a toujours constitué un cœur de ville animé mais élégant et convivial. L’actuelle transformation en un infernal carrefour de circulation lui a fait perdre cette vocation.

Robert Coustet, historien

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